Qu'est-ce qui vous a intéressé dans l'histoire de Burt Munro ?
Il y a une chose qu'on peut dire de la Nouvelle-Zélande, c'est que lorsqu'on est déterminé à entreprendre un projet, c'est un pays qui donne les moyens de le faire. On ne se sent pas freiné par le poids de la bureaucratie ou par des idées toutes faites sur ce qu'est censé être un réalisateur, sur le type de formation qu'il est censé avoir reçu ou sur ses moyens de mener à bien son projet. La Nouvelle-Zélande s'est toujours montrée favorable à l'esprit d'entreprise, et Burt Munro partageait réellement cet esprit-là.
Il s'était vraiment décidé à faire de sa vieille Indian de 1920 la moto la plus rapide du monde, et il a entrepris de le faire d'une façon propre aux Néo-Zélandais et à personne d'autre. Nous appelons cela le sens de l'innovation : on se contente de ce qu'on a à portée de main et on en tire le meilleur, mais on ne passe pas son temps à embêter le monde et à gémir à propos de ce qu'on n'a pas.
J'ai fait la connaissance de Burt Munro parce que mon associé dans mon entreprise de photo, Mike Smith, et moi-même étions fous de moto. On avait entendu parler de ce bon vieux Burt Munro, qui habitait à Invercargill, et qui avait une moto censée détenir le record du monde de vitesse. On a pris contact avec lui et il nous a invités à Invercargill.
Je me souviens encore de ce moment où nous nous sommes engagés sur Bainfield Road où vivait Burt. Il était environ dix heures du soir quand nous sommes arrivés chez lui, et Burt était si content de nous voir qu'il a voulu nous montrer sa moto sans attendre une minute de plus ! Il amène sa moto dans son jardin et met les gaz : on entend alors des hurlements et un boucan incroyable, on ne s'entend même plus parler – et encore moins penser ! –, les lumières s'allument chez les voisins, et les gens se mettent à crier, "Burt, vieux salopard, t'attends quoi pour couper le moteur ?" Ça, c'était Burt Munro.
Dès notre première rencontre, j'ai eu envie de faire un film sur Burt. On l'a convaincu : il ne voulait pas retourner aux Etats-Unis – nous étions en 1971 – mais on lui a promis de lui payer le voyage. Mike et moi avons accompagné Burt aux Etats-Unis. Je me souviens qu'on avait loué une Mustang, Burt s'était acheté une vieille Chevrolet, et la Chevrolet roulait presque aussi vite que la vieille Mustang. On a essayé de filmer son périple de Los Angeles à Bonneville en travelling : on le doublait à plus de 150 km/h, on s'arrangeait pour fixer la caméra à la voiture et Burt nous dépassait alors en trombe.
Nous avons accompagné Burt à Bonneville où nous l'avons filmé : ces images sont ensuite devenues le documentaire diffusé à la télévision néo-zélandaise en 1973, OFFERINGS TO THE GOD OF SPEED (Offrandes au dieu de la vitesse), qui faisait allusion à ce qu'il avait écrit à la craie sur les murs de la veille bicoque où il habitait.
L'origine de ce projet est des plus modeste : le documentaire sur Burt a été tourné sans moyen, et je n'en étais qu'à mes débuts de réalisateur. J'ai beaucoup appris depuis, et je me suis toujours dit que je n'avais pas été à la hauteur de mon sujet – et je crois que c'est pour cela que l'idée de faire un long métrage sur Burt m'obsédait.
Tout a commencé en 1979, avant même que je ne tourne mon second long métrage, SMASH PALACE, en 1981. Je crois bien qu'on a plusieurs fois failli réunir le budget de financement de ce film. Après avoir tourné mon dernier long métrage aux Etats-Unis, je me suis dit que cela faisait tellement longtemps que je parlais de faire ce film que si je ne le faisais pas maintenant, je ferais mieux d'admettre que je ne le tournerais jamais… J'ai passé ces deux dernières années à réécrire le scénario et à tenter de trouver les fonds. Gary Hannam est impliqué dans le projet depuis le tout début. J'ai ensuite sillonné la planète pour dénicher des fonds, et ce qui nous a vraiment aidés et a permis au projet de décoller, c'est ma rencontre avec une investisseuse japonaise que j'avais rencontrée lorsque je tournais des spots publicitaires pour le cinéma au Japon. Au fil des années, ma femme, Marliese, est restée en contact avec elle, jusqu'au jour où Megumi m'a demandé si j'avais un projet susceptible de l'intéresser. Je lui ai répondu que j'avais justement le scénario de BURT MUNRO à sa disposition.
Megumi a emmené le scénario au Japon, et on m'a alors dit, "Nous allons investir dans ce projet." Ils l'ont adoré. Ils ont vraiment été enthousiastes ! Dès que j'ai eu leur feu vert, cela m'a servi de point de départ pour trouver le reste du financement. Mais cela s'est avéré un vrai parcours du combattant pour y arriver…
Il m'a ensuite fallu convaincre Anthony Hopkins de tourner le film. Une fois obtenu l'accord d'un acteur de grand renom, je savais que je tenais mon film – si toutefois je réussissais à réunir tous les fonds. Par la suite, je me suis rendu compte d'un autre problème : les marais salants de Bonneville ne sont disponibles et ne se prêtent aux besoins du tournage qu'à une période bien précise de l'année. Du coup, soit je le tournais en 2004, soit il me faudrait attendre encore une bonne année. La probabilité qu'on puisse le tourner dans l'année était très faible, car Tony a beaucoup de propositions. Gary et moi avons compris que nous allions devoir payer nous-mêmes les factures.
On a vraiment eu la certitude que le film se ferait trois semaines avant le début du tournage, sachant qu'on avait déjà fait fabriquer les motos et qu'on avait mobilisé une équipe en Utah, et que Gary et moi financions nous-mêmes toutes ces opérations. C'est une situation – comme chacun sait – qui n'est pas franchement des plus confortables pour un cinéaste… Mais d'une certaine façon, je crois que Gary et moi étions vraiment certains qu'on allait faire ce film. Et je pense que le fait que nous étions prêts à financer le film nous-mêmes – et ce, dans une très large mesure – pour faire aboutir le projet a encouragé d'autres personnes à s'y investir également, d'autant qu'ils ont pu constater à quel point nous étions passionnés par ce film. Je suis fasciné par l’histoire de Burt depuis de longues, longues années. On pourait même me dire que mon obsession pour ce film rejoint l’obsession de Burt pour sa moto.
Qui était Burt Munro ? C'était un sacré personnage, et je pense que si nous avons réussi à traduire en images la farouche détermination qui l'animait, le film sera formidable. C'était un type foncièrement heureux, même si certains événements de sa vie l'ont – j'en suis certain – beaucoup marqué, comme la mort de son frère jumeau lorsqu'il avait 14 ans. Je suis sûr que cela l'a affecté. Il ne l'a jamais reconnu, mais, comme son petit-fils nous l'a confié, Burt était du genre à vouloir mourir les bottes aux pieds…
Ce type adorait la moto et possédait un vrai don pour en faire et surtout pour en faire à grande vitesse. Sa philosophie de la vie était tout aussi intéressante – une philosophie qui évoque la vieillesse de l'être humain, de ses rêves et de ses ambitions… c'est de cela, à mon sens, que parle le film : d'une certaine façon, il s'agit moins de la moto de Burt, ou de motos en général, que d'une certaine philosophie de la vie. Nous avons tenté d'en tirer une histoire divertissante, drôle et – je l'espère – émouvante.
Quelques photos tirées du film et du tournage